Je ne sais pas pour vous, mais moi personnellement je ne peux supporter ce genre de fictions : un héros mignon et sympathique vit dans sa confortable maison, mène une existence tranquille, n’embête personne, cultive des citrouilles ou fait quelque chose d’utile dans la ville.
Il s’incline devant les voisins, lors des fêtes locales, se divertit, fait des projets pour le futur , comme « vendre la récolte, faire un annexe à sa maison » ou construit une machine agricole de sa propre conception. Et soudain – « boum », apparaît un indésirable intrus vêtu d’ un imperméable et un chapeau stupide et lui dit : « Tu es l’Elu ! Tu as une Mission ! Va sauver le monde ! » Mais bon sang ! Pourquoi faire !? Est-ce que quelqu’un lui a demandé s’il voulait être l’Elu ? Est-ce que quelqu’un se rappelle que l’Elu a le droit de refuser ? Surtout que dans ce même monde il y a déjà beaucoup de braves chevaliers, d’armées professionnelles, de mages puissants ou même de dieux qui pourraient en un claquement de doigts résoudre le problème s’ils le voulaient. Mais étrangement ils ne veulent pas le faire et c’est ce petit hobbit, ce fermier paisible, cet artisan travailleur, dont le dernier souhait serait de lutter contre le Mal Absolu, doit faire la corvée à leur place ! Et lui, bien sûr, avec un triste soupir, ferme à clef sa confortable maison, abandonne sa récolte sans la cueillir et part combattre le Seigneur des Ténèbres, qui terrifie tout le royaume. Malgré lui – tout à fait malgré lui – se transformant du héros dans le sens « sujet de l’histoire » en un héros dans le sens de l’Héros. Non, bien sur tous ces magiciens et rois puissants vont l’aider. Par des conseils sages derrière son dos. Dans le meilleur des cas – par une opération de diversion sur le second plan. Mais notre héros devra accomplir l’essentiel du travail lui-même.
Et c”est exactement dans ce rôle que se trouve l’Ukraine en ce moment. Une nation aimable et pacifique, qui a probablement la langue la plus mélodieuse du monde, est contrainte presqu’à elle seule de sauver le monde du Mal Absolu, de l’Empire des Ténèbres, de la Horde damnée du Mordor, du foyer de la bassesse, de la traîtrise, de la cruauté, de mensonge et de colère irrationnelle et stupide qui, semble-t-il, ne se passent que dans un roman de fiction, mais qui, hélas, sont la réalité d’aujourd’hui.
De la Russie.
La mission que l’Ukraine n’a pas choisie et dont elle ne voulait pas, est à présent apparemment de débarrasser enfin la Terre de ce mal qui a duré des siècles. Du monstre hideux, né du viol de la Rus’ de Kiev par la horde Mongole, nourrit par le sang de nombreux peuples et par le poison d’un pouvoir illimité et qui n’a jamais – même dans des périodes les plus paisibles (relativement paisibles bien sûr) – apporté de paix, même à ses habitants, rien à part le mal. Alexandre a noyé dans le sang l’insurrection polonaise, à capturé le Turkestan, a mis en scène les massacres en Tchétchénie et au Daghestan (oui, oui lui aussi !), a débuté par des réformes libérales et a terminé par une terreur policière. Eltsine bien avant Poutine a fait la guerre en Abkhazie qui s’est terminée par le génocide et la fuite des géorgiens, qui étaient majoritaires dans la république (ce fut un véritable enfer : les guerriers abkhazes, qui ont été aidés par les russes, ne laissaient même pas le géorgiens fuir, ils avaient pour but de tous les tuer – c’est comme cela qu’en l’espace de quelque jours, trois avions avec des réfugiés ont été abattus), a soutenu des séparatistes prosoviétiques en Transnistrie, a aidé Loukachenko a conserver le pouvoir et jusqu’à la dernière minute voulait rendre le même service à Milosevic et encore une fois la Tchétchénie… Et ce ne sont que deux « tsars-libérateurs » de l’histoire de l’ empire russe. Quant aux autres, on n’ aimerait même pas s’en rappeler…
Je souligne encore une fois pour les libéraux russes qui se répètent encore le mantra stupide « je déteste l’Etat mais j’aime la Patrie » – le monde doit se débarrasser non seulement du régime de Poutine, mais précisément de la Russie elle-même. Vous devrez choisir, soit vous êtes pour la liberté, la démocratie, la dignité, l’honneur, le respect de l’individu et de la loi, le respect de son voisin d’immeuble et du monde, les droits humains et le Droit International, la vérité, l’altruisme et la paix – ou vous êtes pour la Russie. Les deux sont malheureusement incompatibles. Et le fait que nous avons eu la malchance de naître dans l’Empire du Mal, n’est absolument pas une raison pour nier. 5% de corbeaux blancs ne peuvent pas changer les 95% de corbeaux noirs, croassant « La Crimée est à Nous ». Même si on peint un corbeau noir en blanc, celui-ci restera noir par sa nature. Cependant, je ne vais pas raconter à nouveau les principaux points de mon « Exode », écrit il y a quatre ans et où les récents événements se confirment d’une manière si évidente qu’on ne pourrait faire mieux. Je ne soulignerai qu’un seul point – ce n’est pas la propagande de Kisselev et les sondages truqués qui sont derrière tout ça. Les gens croient le mensonge non parce qu’ils ne peuvent pas connaître la vérité, mais parce qu’ils ne désirent pas la connaître.
En exagérant un peu, on peut dire que toutes les grandes tragédies du dernier centenaire sont le résultat du fait que la Russie ne se désagrège toujours pas. Elle aurait dû partager le sort de l’Empire Ottoman (un Etat autant tyrannique et obscurantiste) mais hélas, – en 1917 les bolcheviks ont pu rester au pouvoir et annexer par la force beaucoup de pays qui avaient réussi à se libérer. La réponse de l’occident face au communisme russe fut le fascisme européen, que les bolcheviks se sont mis à chouchouter dans l’espoir de l’utiliser pour détruire les démocraties occidentales. Sans l’aide politique et économique des soviétiques, Hitler serait resté le leader d’une poignée de marginaux criards (le Japon aurait à peine osé se battre seul contre le monde entier). Au lieu de cela une des plus grandes guerres de l’histoire, dans laquelle l’Empire Russe (URSS) a conquis la moitié de l’Europe, a débuté; la peste communiste a commencé à se répandre dans le monde entier, emmenant avec elle des millions de vies. Heureusement en 1991, l’Empire du Mal s’est éteint provoquant sa seconde désagrégation. Mais encore une fois pas la dernière, les événements actuelles en sont la preuve.
La troisième désagrégation devrait rendre impossible la reconstruction de l’empire et enfin débarrasser le monde de la menace russe.
Et il appartient à l’Ukraine de remplir cette mission décisive. Sans, je le répète, l’avoir choisi. Les Tchétchènes, par exemple, l’auraient fait avec beaucoup plus de motivation. S’il y aurait eu 45 millions de tchétchènes, le drapeau vert avec un loup aurait déjà flotté sur les ruines du Kremlin. D’ailleurs je ne veux pas dire qu’une telle option aurait été souhaitable car mon opinion sur l’islam et sur les islamistes est bien connue, et dans un conflit, entre deux maux, je ne suis pas enclin à idéaliser l’un d’entre eux. Je constate simplement. Cependant, une citation de Léon Tolstoï se référant à l’époque de la première guerre tchétchène reste pertinente (je me demande quand le «Hadji Murat, » sera dans la « liste russe des documents extrémistes» ?)
Personne parlait de la haine envers les russes. Le sentiment éprouvé par tous les tchétchènes, du plus petit au plus grands, était plus fort que de la haine. Ce n’était pas une haine, mais le refus de reconnaître ces chiens russes en tant qu’êtres humains, un tel dégoût, une telle répulsion et une telle incompréhension devant la cruauté insensée de ces êtres, que le désir de les exterminer, tels les rats, les araignées venimeuses, les loups, était aussi naturel que l’instinct d’autodéfense.
Alors que les ukrainiens voulaient uniquement que le Royaume des Ténèbres les laisse en paix. Beaucoup d’entre eux, même aujourd’hui, n’ont pas appris à haïr ses habitants. On croit encore en gentils orques, trompés par le méchant Sauron (l’analogie directe avec l’oeuvre de J. R. R. Tolkien ne convient pas, vu que Sauron n’est pas un orque, ni son descendant, alors que Poutine est la chair de chair de son peuple). Peut-on retransformer ces « frères »- zombies en humains, eux qui par mensonge, ont
rattaché l’Ukraine à la Russie en XVI siècle, l’ont retenu par massacres et l’ont vouée au servage en XVIII siècle, ont détruit sa culture en XIX siècle l’ont envahi de force pour exterminer des millions de gens durant le Holodomor et des répressions du XX siècle et qui continuent de tuer, de haïr et envahir en XXI siècle?
Les filmes d’horreur nous apprennent, hélas que seule une balle dans la tête soigne les zombies. Et de plus en plus d’ukrainiens sont emmenés à le comprendre. Comprendre que ce n’est pas qu’une guerre comme y en avait des milliers tout au long de l’histoire, même pas une guerre pour l’indépendance, mais la guerre des Patriotes contre le Mal Absolu. Ce qui était le cliché préféré de la propagande au temps de la guerre des soviétiques contre les nazis, (où les deux adversaires se valaient, et où les soviétiques étaient pires que les nazis) est devenu la vérité d’aujourd’hui.
Au même moment que j’écris ces lignes, je regarde les actualités. Les envahisseurs russes ont encore une fois tiré sur une colonne médicalisée. A un autre endroit et déjà pas pour la première fois, quatre camions avec des drapeaux blancs et inscriptions “enfants” se sont approchés du poste de contrôle et, des camions, ont surgi les hommes armés et ont ouvert le feu sur les soldats ukrainiens. Tout cela après le monstrueux massacre près de la ville d’Illovaïsk où on a promis aux militaires ukrainiens, (“parole d’officier”) un couloir pour évacuer, et lorsqu’ils ont tâché de l’emprunter, ils ont été pulvérisés par tout type d’armes qu’il y avait sur place. En même temps, “il n’y a pas de militaires russes en Ukraine”.Ils sont enterrés en secret, sans noms sur les tombes, leurs épouses, de peur de ne pas percevoir la pension, trahissent leurs mémoire avec facilité, et le député de Pskov, Schlossberg qui révèle ces faits se retrouve le crâne fracassé. Evidemment, qui mis à part un juif, va se soucier de la mémoire des russes, envoyés à la mort et trahis par la Russie et comment peut-on l’en remercier?
“Non, ce n’est même plus le Mordor, la méchanceté ici-bas n’a aucune grandeur “,-c’est ce que j’écrivais en 2009, à l’occasion de l’anniversaire de l’invasion de la Géorgie par la Russie. La vilenie, la bassesse, le mensonge, la saleté absolues et sans fin qui provoquent le mépris et le dégoût sans fin. Personne ne faisait la guerre de cette façon. Personne ne se comportait ainsi. Ni les fascistes, ni les chevaliers teutoniques lors des croisades, ni les musulmans. Ils pouvaient mal agir à l’égard de l’ennemi (et même pas toujours), mais, au moins, ils respectaient les leurs.
Et c’est de cet ennemi-là que l’Ukraine doit sauver le monde aujourd’hui, tel un petit héros d’une fiction. Sans offenser Semen Sementchenko, je dirai que lorsqu’il a ôté sa cagoule, il ressemblait plus à un gentil hobbit qu’à un chef militaire brutal.
Et, pendants ce temps, les magiciens savants et les rois puissants avec leurs porte-avions, armadas de chars, missiles supermodernes, et, enfin, avec leurs moyens économiques d’écraser l’Empire du Mal d’un coup (même avec un peu de pertes pour eux)
s’attroupent derrière le dos de l’Elu en répétant: “Nous te soutenons, nous te soutenons beaucoup. Nous comprenons que c’est un Ennemi qui mène aussi la guerre contre nous. Vas-y, on compte sur toi ! Non, nous ne te donnerons pas d’armes. Nous sommes quand même des Purs, nous avons peur de souiller l’immaculé de nos chasubles, alors débrouille-toi tout seul, d’accord? C’est toi, l’Elu. Et nous, nous réfléchirons encore un peu de comment on peut t’aider. Peut-être faut-il arrêter d’acheter le caviar et les diamants chez le Ténébreux? Voilà. Et la préoccupation. Nous exprimerons sans faute notre préoccupation!”
Je cite la même poème du 2009 où je m’adresse à la Russie :
Tant que tes griffes pourries ne baignent pas dans du sang à nouveau,
Tant que ta meute maléfique n’a pas encore bafoue ce qui est beau-
Meurs, disparais, éclipse-toi ! Et que sur ta pierre tombale
on grave le symbole d’une fourchette volée à la place d’une croix.
Hélas, tout s’est passé de façon dont je craignais. Les griffes sont baignées par le sang et la beauté est bafouée. Aujourd’hui ces griffes torturent l’Ukraine.
Malgré tout cela, je n’ai pas de doutes que c’est la dernière bataille du monstre. L’Ukraine vaincra. Et non parce que de tels héros gagnent toujours, dans les livres. Tout simplement, un pays avec la population de 45 millions n’est pas qu’un petit hobbit, surtout si l’on s’amuse à le mettre très en colère. Et l’Empire du mal est bien affaiblie en ce moment, plus que la veille des dégrégations précédentes. Bien sûr, l’armée ukrainienne n’ira pas jusqu’à Kremlin,mais elle contribuera à casser les dernières dents venimeuses du monstre, après quoi, enfin, il crèvera, tout seul. Crèvera sans quelconque grandeur. De façon pitoyable et humiliante.
Et l’Héros ayant accompli sa Mission, reviendra à ses citrouilles et balayera les ordures accumulées dans sa maison. Et il dansera aux fêtes de village, bien qu’en boitant un peu au début. Sauf qu’il regardera les magiciens et les rois savants sans le respect d’ autrefois et en réponse à leurs félicitations répondra avec retenu : “allez, allez, je n’ai pas encore terminé ma machine à engerber le foin”.
Iouriy Nesterenko.
Traduit par : Дмитрий Бондаренко, Viktoria Mait, Alex Bo







