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Lettre ouverte ou Quand M. Sarkozy se soumet à M. Poutine

Iegor Gran [1], dissident, écrivain français, né à Moscou, répond aux propos de Nicolas Sarkozy, justifiants l’annexion de la Crimée dans le quotidien français le Monde. [2]

Jamais, de ma mémoire de Français, jamais je n’ai eu aussi honte qu’en écoutant M. Sarkozy justifier aussi platement l’agression russe en Ukraine et s’aligner aussi servilement sur Vladimir Poutine lors de son discours au Conseil national de l’UMP. Jamais, depuis que je suis en France, et cela va faire quarante-trois ans, tout de même, jamais je n’ai ressenti trahison plus forte de tout ce qui fait l’honneur, la beauté et l’idéal de notre pays.
Honte d’entendre, dans la bouche d’un ex-chef de l’Etat, la justification de l’annexion de la Crimée, en violation totale des accords internationaux, après une intervention armée et un référendum de mascarade, comparable, tant en organisation qu’en résultat, à l’Anschluss de l’Autriche.
La Crimée aurait donc vocation à être russe, M. Sarkozy ? Comme le corridor de Dantzig à être allemand, peut-être ? Donnons l’Ukraine entière à la Russie, tant qu’on y est ! Et les pays baltes en prime ! Il y a tellement de russophones dans ces négligeables petits pays qu’on aurait tort de tergiverser. Pour votre gouverne, sachez, M. Sarkozy, qu’une gigantesque statue de Staline, une des rares depuis 1953, vient d’être inaugurée en Crimée, justement, pour le plus grand plaisir de tous ceux qui, comme vous, se réjouissent du redécoupage des frontières et du nouveau Yalta que le nationalisme russe est en train d’imposer à l’Europe.
Honte de voir que l’anti-américanisme primaire, je dis bien primaire, se fait applaudir par vos clercs, M. Sarkozy, quand vous sortez de votre chapeau la rhétorique poutinienne consistant à clamer que l’Amérique est le grand fautif – comme toujours -, que c’est elle qui profite de la brouille entre la Russie et l’Europe en versant sournoisement de l’huile sur le feu. Sur son site néo-fascisant, Alain Soral ne dit pas autre chose, et je n’ose imaginer que vous ignorez avec quels bas-fonds vous flirtez en reprenant à votre compte ce populisme qui ne date pas d’hier.
Guerre de gangrène
Honte de sentir dans votre discours tout le mépris pour ces Ukrainiens qui ont voulu rompre avec un régime de kleptocrates aligné sur Moscou, et qui sont en train d’être punis, avec -votre bénédiction, pour avoir osé prendre cette liberté. Comment -faites-vous, M. Sarkozy, pour ignorer cette guerre de gangrène qu’est en train de mener la Russie, dont l’objectif évident est d’étendre les tissus -moribonds le plus loin possible vers l’Europe, sans lésiner ni sur les mensonges d’Etat ni sur la désinformation ?
Oui, M. Sarkozy, une guerre de gangrène, où la  » protection des populations russophones  » qui vous préoccupe tellement est un mensonge aussi énorme que l’imaginaire  » appel au secours  » adressé à l’URSS par les communistes hongrois et tchèques, appel qui a justifié l’entrée des chars et le massacre de l’insurrection de Budapest en 1956 et du  » printemps de Prague  » en 1968.
Devant cette propension ahurissante à se laisser berner par la propagande poutinienne, on est en droit de se demander si votre realpolitik ne cacherait pas sous ses airs de pragmatique naïveté une connivence plus profonde avec l’arrogance russe, un alignement moral, voire spirituel, sur cet homme épatant capable d’étaler sa testostérone sur des voisins apeurés.
Que l’esprit Daladier, celui de l’apaisement à tout prix, de la trouille et du compromis face à l’ogre, soit encore bien vivant à Minsk est déjà suffisamment inquiétant ; votre blanc-seing au Kremlin fait craindre un basculement dans une tout autre dimension.
Peut-on imaginer que vous rêviez à une France décomplexée, assumant son statut lucratif de partenaire du vainqueur, dans le cadre du nouvel ordre européen ?
Par Iegor Gran [1]