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Mapping Media Freedom ou comment calculer la quantité d’agressions commises contre les journalistes

Dans le but de compléter des études globales déjà réalisées, concernant le nombre d’ agressions commises contre les journalistes dans le monde, les enquêteurs OSINT de la Communauté InformNapalm se sont penchés sur le cas des manipulations politiques [1] et informationnelles des données statistiques dans le domaine. Notre attention a été attiré par le rapport de Mapping Media Freedom [2]  qui étudie le niveau des agressions commises contre les journalistes dans différents pays du monde. Il est apparu que, selon ce rapport, au troisième trimestre 2016 l’Ukraine est presque en tête de la liste devant la planète entière. Le site de « Hromadské » a même titré : «  [3] L’Ukraine à la troisième place en Europe en ce qui concerne le niveau de pressions subies par des journalistes «  [3] 

Nous sommes devancés seulement par la Turquie (114 cas de pression sur les représentants des médias de rapportés) et la Russie (58 cas ). L’ Ukraine obtient le bronze « d’honneur » (44 cas répertoriés). Encore un peu plus et l’Ukraine va rattraper la Russie. Et, à en juger de la carte fournie avec le rapport, la situation en Ukraine est vraiment l’une des pires dans le monde:

Infographie Mapping Media Freedom: "mesure la liberté d'expression" dans toute l' Europe. [4]

Infographie Mapping Media Freedom: « mesure la liberté d’expression » dans toute l’ Europe.

Cependant, si l’on considère les cas séparément, nous avons quelques questions à poser à ceux qui ont rédigé ce rapport, concernant leurs méthodes de travail et la méthode de la  présentation de l’information.

Toute personne peut soumettre un «signalement» d’ harcèlement et d’entrave au travail des journalistes, en précisant le lieu, la description de l’événement et les références qui confirment le récit. Le projet recueille ces «cas» et publie un rapport trimestriel. Le rapport concerné couvre la période allant du 1er Juillet au 30 Septembre.

L’un des derniers cas recensés en Ukraine était l’expulsion de deux journalistes de la chaîne de télévision russe « Dozhd » du territoire contrôlé par la « DNR ». C’est ce qui a été écrit :

Ukraine: Deux journalistes indépendants de la télévision russe détenus et expulsés de Donetsk [5]

Quel rapport avec l’Ukraine? Oui, Donetsk c’était, c’est et ce sera l’Ukraine. Mais actuellement ce sont des territoires occupés temporairement où les autorités ukrainiennes ne peuvent pas protéger les journalistes. Alors pourquoi un tel cas dans le rapport est attribué à l’Ukraine?

Nous allons donc examiner les plus étranges de ces 44 cas « ukrainiens » mentionnées dans le rapport du 3 ème trimestre 2016.

Carte des violations des droits des journalistes, établie par Mapping Media Freedom où l'Ukraine occupe la 3e place avec 44 cas signalés. [6]

Carte des violations des droits des journalistes, établie par Mapping Media Freedom où l’Ukraine occupe la 3e place avec 44 cas signalés.

Certainement, l’un des épisodes les plus bizarres de ce rapport c’est cette information [7] :

« 12 septembre 2016. Des combattants de la « DNR  » affirment, en se référant aux données de « leurs services de renseignements » que les forces armées d’Ukraine préparent des  espions, travaillant sous couvert de journalistes. Les représentants de la « DNR » ont déclaré qu’ils vont « identifier et neutraliser » ces soi-disant « espions ukrainiens ».

Non seulement, les événements signalés se passent sur les territoires du Donbass, hors contrôle du gouvernement ukrainien, mais aussi, le rapport en question fait référence aux propos d’Edouard Bassourine qui, « attrape » des espions ukrainiens, depuis 2 ans déjà. Cette fois-ci, il a décidé d’attraper des « groupes de journalistes-espions » ? Quel rapport avec les entraves au travail des journalistes en Ukraine et avec le travail des journalistes en général ? La logique est absente.

Ou, encore, voici un merveilleux signalement en provenance du marché [8] :

Ukraine / UKRAINE: Un vendeur de fruits profère des menaces explicites à un journaliste de la chaîne de télévision  ZIK.

Lisons, pour savoir ce qu’il en était :

« 5 septembre 2016. Le journaliste de la chaîne de télévision ZIK, Oleksandr Ivakhniouk a déclaré que le 5 août, à Kyiv, pendant le tournage dans le quartier de Poznyaki, un vendeur de pastèques lui a menacé de mort, suite à sa question concernant des autorisations de vendre dans la rue et la demande de montrer le certificat du produit, -selon le « Détector Media »

Même des processions religieuses [9] n’ont pas échappé à ce rapport :

« 26 juillet 2016. Pendant la procession religieuse qui se dirigeait de Boryspol un des fidèles de l’Église Orthodoxe de Kiev (subordonnée au Patriarcat de Moscou) s’est jeté sur l’équipe de tournage de la chaîne de télévision »24″,-nous informe le TCN (média ukrainien). »

…et en ce qui concerne les routes ukrainiennes, c’est l’anarchie totale :

« 22 juillet 2016. À Soumy les « victimes » d’un accident de route, en état d’ébriété, ont attaqué l’équipe de tournage de la chaîne locale STS, annonce le site de la chaîne (lien) [10]« .

« 21 juillet 2016. Le conducteur responsable de l’accident de la route, survenu à Oujgorod, tentait de faire tomber la caméra du journaliste du site Mukachevo.net – annonce l’Institut des médias. Selon l’information de Mukachevo.net, le conducteur, responsable de l’accident, ivre, est un agent de la police routière. Il a foncé dans la clôture d’une école maternelle. »  (lien) [11].

Mais en dehors des marchés et des accidents de la route, le rapport parle également des restrictions du travail des journalistes sur  Internet:

« 11 juillet. Le matin, le site « Hryvnia/Noviy Format » de Kherson a subi une attaque DDoS, ce qui a compliqué son travail, selon Kherson online «  (lien) [12]

Quelqu’un lance une attaque DDoS contre un site inconnu et cela signifie que l’on restreint la liberté d’expression en Ukraine ! Et si c’était un problème technique et pas une attaque DDoS ?

Mieux encore :

« 6 septembre 2016. Des inconnus ont piraté le site du journal « Oukraïnskiy Tyzhden » informe le site web. Les pirates informatiques ont publié sur le site du contenu contenant de la propagande anti-ukrainienne. Le piratage a été revendiqué par le groupe « Beteguénya ». (lien) [13]

Il se trouve que les pirates informatiques russes empêchent le fonctionnement du site ukrainien, mais la liberté d’expression est entravée en Ukraine.

Et maintenant parlons des choses très désagréables. Le rapport parle de l’assassinat de quatre journalistes (les termes utilisés sont :«ont été tués»), les deux cas se rapportent à l’ Ukraine. Il s’agit des assassinats de Pavel Cheremet et Alexander Shchetinine [14] . Et si dans le cas de Cheremet tout est clair c’est un meurtre commandité, dans le cas de Schetinine, il s’agit probablement d’un suicide. Est-ce qu’il fallait inclure ce cas dans le rapport? Pas sûr.

Carte en Allemagne.En Allemagne, la situation n'est pas calme non plus, mais le rapport ne contient pas de tels signalements. [15]

En Allemagne, la situation n’est pas calme non plus, mais le rapport ne contient pas de tels signalements.

Si vous effectuez une recherche avancée sur le site de Mapping Media Freedom, vous vous rendrez compte qu’ il est pas tout à fait clair comment le graphique qui découle du rapport. a été réalisé Ainsi, en Allemagne au 3ème trimestre 4 cas d’entrave au travail des journalistes ont été recensés, et dans le rapport final les statistiques pour Allemagne s’élèvent à « 0 ». Y a-t-il une reconsidération des signalements ? Si oui, alors pourquoi tous les «cas» ukrainiens ont été signalés dans le rapport, mais aucun cas d’infraction de signalé pour l’Allemagne ?

La propagande, c’est quoi au juste ?

En conséquence, en se basant en partie sur des données contradictoires Mapping Media Freedom publie des rapporte sur les entraves au travail des journalistes en Europe. Par ailleurs, l’un des co-fondateurs de ce projet c’est la Commission européenne. Les médias ukrainiens et européens, horrifiés, reprennent et relayent ces informations en chœur en déformant la réalité.

Il y a de fortes chances que de si jolis graphiques de ces rapports vont faire le tour des bureaux à Bruxelles. Et les experts européens constateront avec stupeur qu’ en Ukraine, la situation s’est encore détériorée. Et tout ça, pour, après, parler à nos journalistes en régime « off-the-records » de la «fatigue ukrainienne» et des problèmes internes. Et encore quelqu’un  va obtenir une subvention « pour la lutte contre le discours haineux »  ou pour améliorer les conditions de travail des journalistes. Et l’argent sera à nouveau repartagé pour établir le prochain « baromètre » de la liberté d’expression, ou un beau rapport pour la Commission européenne. Personne ne se soucie de où va l’argent des contribuables européens, ou ukrainiens, aucun des fonctionnaires.

Chacune de ces histoires semble insignifiante, mais dans l’ensemble, cette manière de traiter des informations fait plus de mal que n’apporte de fruits, en portant préjudice au  journalisme et la société ukrainienne.


Par  Anton Pavlushko [16] en exclusivité pour InformNapalm

Traduction de Viktoria Mait

(CC BY)

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