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« Ils savent, mais ils ne disent rien… »

Anton Pavlouchko a raconté à Radio Svoboda [1] comment la communauté des blogueurs fonctionne, comment elle recueille grain par grain les témoignages de l’invasion des forces russes en Ukraine. Et il interpelle l’opinion publique russe pour lui demander de se réveiller. Car elle sait très bien ce qui se passe, mais elle ne dit rien.

Cet entretien a été donné le 24/05/2015 et il n’a rien perdu de son actualité.


 

Que des soldats russes se trouvent sur le territoire de l’Ukraine est non seulement connu des déclarations de hauts fonctionnaires et représentants des services de renseignement, mais aussi grâce aux chercheurs amateurs qui épluchent les informations sur Internet, dans les réseaux sociaux et qui trouvent des preuves souvent dans les blogs des soldats ordinaires qui révèlent directement ou indirectement les mouvements de leurs unités. L’un de ces chercheurs, le blogueur ukrainien Anton Pavlouchko [2] a également apporté sa contribution à l’étude de l’histoire des soldats Spetsnaz de Togliatti qui ont été faits prisonniers dans la région de Louhansk. [3]

– Cela est certainement un travail passionnant, mais pas simple. Cela vous prend probablement prend beaucoup de temps. Comment collectez-vous l’information?

1431020255_stalin2-e1432719989538 [4]Légende: « Aujourd’hui, la Crimée, demain Rome! »

– Cette activité prend effectivement beaucoup de temps. Parfois, vous passez des heures en regardant à travers tous les profils, vous espionnez l’un ou l’autre soldat pendant des mois pour surveiller son activité, suivre l’activité d’un groupe de soldats, comprendre où ils sont à un moment donné. Mais au total, le jeu en vaut la chandelle. Car la position russe officielle est « nous ne sommes pas là mais nous gagnons ». La tâche du blogueur ukrainien est de prouver que les Russes sont ici. Notre communauté observe les profils des soldats russes, analyse les vidéos que publie la « milice populaire », ainsi que les soldats ukrainiens, analyse les photos, les messages dans leurs profils « VK » et « Odnoklassiniki », les commentaires sur ces messages… En principe, toutes les informations qui sont publiées en ligne d’une manière ou d’une autre.

Nous faisons sur une base volontaire ce que devraient faire les autorités ukrainiennes : prouver que les Russes sont ici. Mais les autorités ukrainiennes ont une étrange attitude, et nous avons donc décidé de prendre les choses en main. Notre tâche la plus importante est de trouver les numéros des unités pour définir la technologie avec laquelle les Russes font la guerre, d’identifier les soldats qui sont en Ukraine. Très souvent, les soldats publient des images ou des informations qui montrent de manière immédiatement évidente qu’ils sont des soldats réguliers russes et qu’ils se trouvent en Ukraine. C’est tout, mais nous n’en voulons pas plus. Toutes ces excuses russes qu’ils sont renvoyés de l’armée, qu’ils ont pris des vacances ou autre, c’est juste inutile. Nous prenons un militaire russe régulier, nous étudions son histoire avec l’armée, puis nous le voyons dans le Donbass et à nouveau dans l’armée russe. Donc, l’armée russe est là.

220-e1432100528651 [5] 126 [6]Légende: Iéroféiev etAlexandrov

Parlons maintenant des deux soldats russes du GRU faits prisonniers (RU) [7]. Pour les Russes, l’histoire est inattendue : comment est-ce possible que des combattants des Spetsnaz se retrouvent vivants et en captivité et commencent à raconter des choses ? Mais pour la partie ukrainienne de la blogosphère, rien de nouveau, parce que nous observons les soldats russes capturés déjà depuis un an. Nous avons accumulé cette année tant de vidéos avec les numéros de plusieurs dizaines d’unités des prisonniers de guerre russes. Le premier soldat russe a été fait prisonnier les 15-16 juillet 2014. C’était le soldat de 19 ans Andrei Balobanov [8]. On a tenté au départ de l’ignorer, de dire qu’il s’était enfui de sa garnison. Des excuses ridicules. Puis, la presse de sa région natale d’Omsk a commencé à écrire sur lui.

4_undefined [9]Légende: Les prisonniers parachutistes de Kostroma

L’article Il faut sauver le soldat Balobanov [10] paru sur le site, est resté un moment, puis il a été supprimé, puis il est réapparu. Des jeux de mômes. Qu’est-il arrivé de lui : est-il retourné en Russie ou resté en Ukraine? On ne sait pas. Mais le fait est que les premiers prisonniers russes sont apparus à la mi été 2014. Les prisonniers suivants : Khokhlov et Garaféiev (DE) [11], encore une histoire amusante. Puis il y a eu la fameuse histoire avec les 10 parachutistes de Pskov [12] où il la diplomatie a fait du bricolage en quelque sorte et ils ont été renvoyés à la maison.

Pour une raison inconnue, l’histoire des deux prisonniers Rouslan Akhmetov et Arseniy Ilmitov (DE) [11] capturés à Illovaïsk, a été oubliée. Ils ont été faits prisonniers par les soldats ukrainiens au moment malchanceux où un journaliste ukrainien était présent. Celui-ci a enregistré une vidéo avec eux, ils ont témoigné sur la vidéo [13]. Quelques instants plus tard, les internautes ukrainiens ont trouvé les profils de ces soldats, bien sûr, il y avait des photos de leur garnison. La soupe habituelle du soldat : moi avec mon char, moi dans ma base, dans ma garnison, etc.

Ensuite, ils ont essayé de sortir avec la colonne ukrainienne du chaudron d’Illovaïsk. La colonne a été bombardée. Leur sort est inconnu. La « Novaïa Gazeta » a écrit un article disant que deux soldats russes avaient été capturés dans le Donbass et que leur sort était inconnu, probablement qu’ils ont été tués. Et puis Life News présente un reportage [14] avec eux : regardez comment Novaïa Gazeta ment, car ils sont ici les soldats Akhmetov et Ilmitov, bien en vie et toujours dans la même unité. De cela, il ressort que deux soldats réguliers de l’armée russe ont servi en Ukraine, qu’ils y ont été fait prisonniers et, peu de temps après, qu’ils ont poursuivi leur service dans leur unité militaire russe. Voyez, même pas l’excuse habituelle, comme dans le cas des soldats du GRU que oui, ils ont servi jusqu’en décembre, puis ils ont démissionné et maintenant ils sont là comme volontaires. Ça ne passe pas ici car ces gens étaient dans l’armée, puis prisonniers des Ukrainiens et de retour dans l’armée. Life News nous a vraiment aidés ici : ils ont montré que ces soldats sont des militaires russes d’active et qu’ils continuent de servir dans l’armée russe.

Et de tels cas, il y en a eu beaucoup en une année de guerre russo-ukrainienne. Dans la presse russe, cette guerre est souvent décrite comme une guerre civile en Ukraine. Mais pour une guerre civile, vous avez besoin de deux côtés. Nous connaissons un des côtés : ce sont les forces armées ukrainiennes, les Ukrainiens, mais qui est de l’autre côté ? Je dis toujours avec ironie que beaucoup trop de citoyens russes meurent dans cette guerre civile ukrainienne.

1210 [15]Légende: Le soldat Dmitry Sharov, 20 ans, originaire de Saransk, posant avec le panneau des forces frontalières de l’Ukraine, qu’il a emporté comme « trophée ».

Récemment, le SBU a présenté une vidéo où sont détenus quatre soldats russes capturés [16]. Elle a été tournée quelque part dans la zone d’Illovaïsk. Des noms de famille, des villes sont mentionnées. La première réaction des Russes : je peux tourner une vidéo comme cela dans ma cuisine, ce n’est pas une preuve, ces gens n’existent même pas, tout est fabriqué, ce n’est pas possible. Nous commençons à rechercher ces gens, et nous les trouvons assez rapidement [16], voyons leurs photos militaires fraîches, regardons leurs amis. Nous comprenons que nous avons affaire à des militaires russes d’active. Comment des membres des forces régulières russes pourraient-ils tomber en captivité ukrainienne ? Nous posons ces questions à l’opinion publique russe.

– Quelle est cette dernière histoire spectaculaire avec les soldats russes Spetsnaz Iéroféiev et Alexandrov [3] ?

– D’abord, vous devez comprendre COMMENT cette histoire a été connue et pourquoi ils ont été présentés immédiatement à la presse. Le faisceau des blogueurs, bénévoles et militaires ukrainiens a très bien fonctionné, commençant à écrire qu’il y avait eu un combat et que deux Russes avaient été arrêtés, deux Russes « importants » et ils nous (InformNapalm) ont dit : écrivez sur ce sujet afin qu’il ne soit pas étouffé, qu’on ne les échange pas une fois de plus discrètement. Depuis notre site InformNapalm, l’information a immédiatement commencé à filtrer vers d’autres médias. On a commencé à écrire sur le sujet. Le résultat est, qu’un jour plus tard, il a fallu le reconnaître : oui, ce sont deux Russes, ils sont de Togliatti [7]. Puis sont apparues les premières vidéos d’interrogatoires et des photos. Sur la base des photos, nous avons immédiatement commencé à les chercher, et nous avons trouvé des profils similaires. Napolskyh [17]Puis nous avons relayé l’information sur leur commandant [18]. Le commandant était facile à trouver, son profil est sorti en premier sur la page de recherche : où il a servi, dans quelle école il a accompli sa formation militaire. Tout concordait, l’âge, la ville, tous les détails. Nous avons ensuite commencé, sur la base des documents du SBU, à enquêter sur les autres noms et trouvé les profils similaires [19]. Il ressortait déjà clairement des photos qu’il s’agissait de militaires russes. Quand une personne tente de cacher et faire semblant qu’elle est civile et qu’elle poste une photo absolument militaire ici et là, ça en dit beaucoup.

– Tout a été dit dans cette histoire ou reste-t-il des détails à clarifier ?

– Dans l’histoire des soldats russes, il est question de la 2e unité, ce qui signifie 220 personnes. Bien sûr, nous essayons de les trouver tous les 220, de trouver les informations sur eux et les combats auxquels ils ont participé. En janvier est paru un texte sur un soldat russe, un Spetsnaz [20]. Il a commencé à tout photographier, tout ce qu’il a vu en Ukraine. Du matériel que les Ukrainiens n’ont pas et qui est de toute évidence d’origine russe, et il le photographie avec les séparatistes. Puis il commence à se photographier lui-même et fait des commentaires sur ses images : « Nous sommes assis ici. Dans trois heures nous attaquons Sancharovka ». Et la bataille de Sancharovka, c’était en janvier. Puis il dit : « voila, dans trois heures et je serai blessé. Juste après avoir pris cette photo ». Et que voyons-nous : un soldat Spetsnaz russe assis avec un fusil. Et nous voyons d’où il vient : il est de Samara et ses amis sont de Togliatti. À en juger, ses amis sont aussi des représentants des forces spéciales russes. Les forces spéciales russes et cette 3e Brigade sont en Ukraine depuis longtemps et ce n’est pas, de loin, leur premier combat.

Vous verrez la version officielle, que l’on n’entend pas pour la première fois, nous dire dans les caméras que « nous sommes allés juste pour enquêter, regarder, contrôler ». Excusez-moi, mais si vous allez juste « regarder « , que vous terminez dans une tranchée étrangère et qu’on a ouvert le feu sur vous, alors ce n’est plus de la reconnaissance, on vous a envoyé pour prendre la première ligne de défense des Ukrainiens, et donc vous êtes traités comme tels.

Les soldats de la 15e brigade de maintien de la paix sont restés près d’un an à la frontière ukrainienne. [21] Ils ont commencé à photographier les panneaux dans la ville de… Krasnodon. Krasnodon, c’est en Ukraine. Des images banales : des cigarettes ukrainiennes, des hryvnias ukrainiennes, des panneaux [22] d’où vous comprendrez tout de suite où c’est et de quoi il s’agit. Ou la 23e brigade [23]. Certaines photo d’un homme, il est dans l’armée russe, il est un soldat ordinaire, il est courageux. Ensuite vient la série de photographies de Krasnodon. Il photographie le moindre panneau dans la langue ukrainienne, peut-être est-ce surprenant pour lui. Il photographie tout ce qu’il voit, et puis ensuite on retrouve des images de l’armée russe. À quel titre cet homme était-il en Ukraine ? En quelle qualité ? Nous posons la question.

illavaïsk [24]En Septembre, j’ai trouvé des photos de deux simples conducteurs de chars russes [25] qui n’avaient apparemment rien à faire et qui ont commencé à prendre des photos d’eux sur fond du panneau d’entrée du village de Tchervonosilske. C’est exactement dans le chaudron d’Illovaïsk. Question: comment des soldats russes sont-ils arrivés à Tchervonosilske ?

D29FB1CE-0D1A-4AB3-B13E-D5FE9B032864_w640_s-e1432717615761 [26]Parfois, nous commençons une recherche par unité. Prenons par exemple la 18e brigade [27]. C’est l’unité N°27777. On commence à regarder et tout d’un coup : un soldat russe a publié une photo de lui-même devant la carcasse d’un Hummer détruit [28] des parachutistes ukrainiens et, sur le fond, les bunkers de béton caractéristiques conçus pour la défense de Marioupol.

Il ressort que ces personnes étaient en Ukraine. Récemment, au cours d’une enquête, nous avons eu la chance de trouver d’un coup 20 membres de la 205e brigade [29] : ils ont photographié la ville de Horlivka, tout ce qu’ils ont vu à Horlivka, l’église, la rivière, le pont. Il était clair que les utilisateurs ont immédiatement reconnu Horlivka. Ensuite, ils ont photographié Debaltseve.

8793F53D-A805-476C-8172-9C203BCCED8C_w640_s [30]

– Quelle est l’image globale de la présence des soldats russes en Ukraine au cours de la dernière année et connaissez-vous leur nombre ?

– Chez nous, environ 50 000 militaires ukrainiens ont obtenu le statut de participant ATO. Du côté russe, je pense qu’ils sont aussi des dizaines de milliers. Bien sûr, vous pouvez prendre un combattant de la « milice populaire », vous pouvez lui montrer comment fonctionne une arme à feu, comment on tire un coup ou en rafale, lui apprendre à peu près ce qu’est un mortier et comment il peut tirer avec. Mais une personne avec une telle connaissance volatile peut-elle effectuer n’importe quelle opération offensive ? Pour toutes ces opérations, des percées, pour le renseignement militaire, vous avez besoin de personnel militaire professionnel. Il faut la 15e, la 23e [31], la 18e, la 19e [32], la 205e brigade, toutes ces unités russes qui ont l’expérience du combat, qui peuvent intervenir à tout moment sur le front, et qui peuvent faire la différence dans une bataille. En principe, cela se passe toute l’année et un grand nombre de militaires russes ont traversé ce moulin à viande. Je pense que cela concerne plusieurs dizaines de milliers de personnes.

Vous sentez une résistance des services de renseignement russes à vos enquêtes ? Je me souviens d’un cas où, pour discréditer une enquête, les Russes ont lancé les noms d’une équipe de football comme s’ils étaient des militaires russes. Cela vous arrive souvent ?

– Oui, cette liste a été lancée par la blogueuse russe Vasilieva qui poste en permanence des déclarations étranges avec des informations incompréhensibles. Il y a une résistance : notre site InformNapalm est exposé en permanence à des attaques DDoS. Il y a aussi un projet tel que Mirotvorets [33] (N.d.R : un projet visant à identifier les personnes qui participent à la guerre au Donbass avec des noms, des profils, etc. En fait, un registre de terroristes russes), les Russes y sont très actifs, très actifs pour essayer de le rendre inaccessible. Des gens bizarres écrivent en permanence. Soudain, plusieurs personnes commencent à t’envoyer un seul et même profil. Tu commences à examiner le profil et tu comprends qu’il a été créé récemment, que des photos ont été échangées et que quelqu’un veut que tu commences à écrire sur cette personne qui n’existe probablement pas. Plus tard, on verra apparaître des articles russes où il est dit : Regardez, les Ukrainiens n’écrivent que des absurdités, en réalité, il n’y a pas militaire russe au Donbass.

Mais ils sont là. Nous écrivons, nous vérifions. Malgré tout ce que les services secrets russes font pour nous contrer, nous avons une structure de réseau, nous nous battons pour notre patrie, plusieurs centaines d’utilisateurs très actifs sont actifs sur notre site qui travaillent avec leurs propres méthodes de recherche d’informations et vérification. Les Russes nous attaquent, nous les attaquons.

Beaucoup de mes amis en Ukraine disent que la réalisation la plus précieuse de la révolution est la naissance d’une auto-organisation de la société, le mouvement des volontaires. Pouvez-vous inscrire l’initiative de recherche sur Internet dans ce cadre de l’activité volontaire ?

– Je ne sais même plus comment l’une ou l’autre ressource a émergé. Nous avons en quelque sorte commencé à écrire, puis nous avons compris qu’il fallait publier sur Internet et on a commencé à poster, un hébergement a suivi, des utilisateurs aussi, par exemple Roman Burko [34], l’inspirateur du projet InformNapalm, le blogueur géorgien Irakli Komaxidze [35]… Il y a beaucoup de blogueurs que je connais seulement par leurs surnoms, je ne peux que deviner qui se cache derrière. Donc, ni structure ou organisation particulière, nous écrivons simplement pour notre patrie.

– Vous avez une formation de mathématicien. C’est probablement utile dans ce type d’enquête ?

– Oui, la formation aide beaucoup. Aussi le fond technique, cela donne de bonnes incitations. Je pense même qu’il est plus difficile pour un non-mathématicien de s’occuper de recherche d’informations. Parce que vous devez parfois patauger dans un tas de dossiers personnels et que pour automatiser, on peut écrire des scripts. Ou, si vous avez une bonne mémoire, vous pouvez vous souvenir de plusieurs centaines de profils. Le nom Ivanov était dans cité chez tel ou tel de ses amis. On va voir, on réunit deux profils, et là, tiens, ils sont d’une même unité, de sorte qu’ils ont bien une certaine relation.

– Une nouvelle guerre Internet a débuté récemment : l’un après l’autre, des blogueurs anti-Poutine aussi bien russes qu’ukrainiens sont bloqués sur Facebook en raison de plaintes massives. Vous le ressentez ?

– Oui, mais bloquer un blogueur n’apporte rien. Ceci est une grande organisation en réseau, des dizaines et des centaines de blogueurs écrivent. Si vous me bloquez aujourd’hui, j’envoie l’information à mes amis et ils vont la diffuser

– La partie russe tente parfois de réfuter vos informations, mais la plupart du temps, elle reste simplement silencieuse…

– Récemment, les Ukrainiens ont abattu un drone de combat russe « Forpost » [36]. Quelle a été la réaction du ministère de la Défense de Russie : où peut-on obtenir un drone de combat dont l’autonomie est de 250 km ? Il n’en existe que 10 au sein de l’armée russe. Si c’est la vôtre, venez la reprendre. Si ce n’est pas la vôtre, d’où vient-elle ? Et il n’y a pas de réaction, parce que… parce que comment peut-on répondre à une telle question ? « Oui, c’est notre drone de combat mais elle a démissionné de l’armée… » Alors ils ne réagissent pas. Mais plus ils s’abstiennent de répondre et plus la masse d’informations augmente. Et toutes ces informations resteront toujours sur l’Internet, d’une manière ou d’une autre, elles seront utilisées contre la Russie.

Plus tard, lorsque la guerre prendra fin, lorsque le régime de Poutine s’effondrera, il faudra donner une réponse à tout cela : les Bouriates, le drone, chaque photo prise en Ukraine. Il est facile de dire pour que nous n’y étions pas, que tous sont des touristes. Ça ne marchera pas. Tôt ou tard, les généraux s’échapperont à l’ouest pour vendre leurs informations. Le premier général russe qui trahira tous les succès va littéralement décrocher le jackpot. Ce n’est qu’une question de temps.

Le système soviétique a également essayé de faire semblant que tout allait bien mais il y avait en permanence quelqu’un pour s’enfuir, donner les informations. Le système a été sans cesse contraint de se justifier. Voilà pourquoi je ne sais pas ce que peut faire le ministère russe de la Défense. Qualifier chaque militaire révélé par les blogueurs ukrainiens de soldat ayant démissionné de l’armée la veille et chaque drone de matériel volé est ridicule. Alors ils ne réagissent pas. Mais peu importe la manière dont ils répondent, il reste une question extrêmement désagréable pour la société russe : l’armée russe avec une technologie russe dont seule l’armée russe dispose, prend part à la guerre en Ukraine et dans ce cas, il s’agit bien d’une guerre russo-ukrainienne. Ce n’est pas une milice populaire, c’est l’armée russe.

Lorsque nous avons étudié les profils de la 15e brigade [22], nous avons soudainement vu qu’ils se trouvaient pour une raison quelconque proche de la frontière, qu’ils essayaient d’effacer les numéros sur le matériel et les symboles de reconnaissance tactiques. Et ils le font à la hâte, c’est si peu vraisemblable, puis postent des photos et vous pouvez voir un véhicule blindé où le numéro a été gratté avec un couteau. Mais vous pouvez toujours lire le numéro.

12e [37]Ensuite, ces véhicules blindés apparaissent quelque part en Ukraine. Voici un militaire russe qui prend une photo de son véhicule blindé de l’armée russe et, sur la photo suivante, il est sur le même blindé avec le numéro repeint légèrement comme faisant partie du bataillon de la « LVR », »Vityaz », »Louhansk », « Zarya » ou autre. Pardonnez-moi, mais cela est tout simplement ridicule.

Ou voilà un homme en uniforme russe, et sur la photo suivante, il est déjà habillé en Cosaque, soi-disant membre de la milice cosaque du Donbass, et sur la photo d’après, il est redevenu un militaire russe. Question : qui est-il vraiment ? Cela fait un an que nous écrivons sur ce thème en permanence. Le nombre d’articles, de vidéos, de photos est énorme. Tout Russe doté de la capacité de penser ne peut pas dire : « nous ne sommes pas là ».

Notre tâche sur le réseau est de montrer qu’ils sont là, afin qu’il n’y ait pas de discussions sur ce sujet plus tard. C’est comme en Allemagne, lorsque les citoyens des villes où il y avait des camps de concentration ont commencé à dire qu’ils ont vécu pendant quatre ans dans cette ville, ont vu la fumée des cheminées des fours crématoires, ont vu arriver des millions de personnes qui ont ensuite disparu quelque part, mais « nous ne savions pas ce qui est arrivé ici ».

C’est notre travail de veiller à ce que les Russes aient le plus de mal possible à dire plus tard qu’ils ne savaient rien à ce sujet. Parce que des milliers de soldats sont déjà tombés en Ukraine. Et combien sont-ils, ceux dont nous ne saurons jamais rien, car ils ont marché sur une mine, et sont maintenant déchiquetés, quelque part dispersés dans un champ… Afin qu’il n’y ait pas d’excuses : « Nous ne savions rien, nous sommes des peuples frères, tout va bien. » Tous savent. Regardez Togliatti ou Samara, des villes où sont stationnées un grand nombre d’unités. Toutes ces unités, la 15e, la 23e, la 3e Brigade, c’est bourré de militaires. Et combien ont-ils de parents, de proches ? « Où étais-tu? » « Nous sommes ici, tu comprends. » « Ah, je comprends. »

11-2 [38]Dialogue: Taras Sormov? – Tu es en exercices? – Vlad Tchikomazov: Tarass, en exercices, on n’est pas des imbéciles ))) Panneau en fond en langue ukrainienne: ‘Medythnyï punkt’/ Clinique

Un seul bataillon représente des dizaines de milliers de personnes qui savent tout d’une manière ou d’une autre. Combien de personnes traitent les soldats blessés ou réparent le matériel endommagé. Combien de personnes transportent tout simplement quelque chose quelque part, gèrent les listes de personnel, distribuent casques, gilets pare-balles et matériel dans les dépôts. Ce sont des dizaines de milliers de personnes qui sont impliquées. Et tous ces gens rentrent le soir à la maison pour le dîner et disent : « Tu sais, ma femme, nous avons distribué aujourd’hui aux bénévoles quelques milliers de gilets pare-balles… » Des dizaines de millier de personnes, des millions de proches…

Un nombre impressionnant de Russes savent très bien et pourtant ils se taisent. Et cette acceptation silencieuse nous déprime, mais que faire… Notre cause c’est de faire en sorte que plus tard, personne ne puisse dire : « Nous ne savions pas ». « Nous ne savions rien ». Tous savaient très bien. Nous publions autant d’information que possible pour que plus tard, personne ne puisse dire « on nous a menti », dire que 86% de la population a été abusée, que la télévision russe était la seule coupable. Oui, son rôle est également important, mais au cours de cette année, il y a eu tant d’exemples, preuves, photos, qu’il est impossible de dire : « Oh, nous n’avons pas obtenu les informations, nous ne le savions pas ! »

 

Anton Pavlouchko [2] dans un entretien avec svoboda.org [1]

 


Traduction par Marc de la Fouchardière

logo_inp [39]Reproduction autorisée uniquement en indiquant le nom de l’auteur,
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